Hommage à André ROUGIER

                   










          André ROUGIER   (1931-2015)




Lorsque la communauté des enseignants chercheurs a été établie en France dans les années soixante-dix, de nombreuses voix autorisées, familières des pratiques des business schools US, se sont élevées pour qu'à l'instar des médecins ou des juristes, l'activité d'enseignement et de recherche soit menée conjointement et officiellement avec une activité clinique, puisque le but de cette discipline appliquée, le management, est d'améliorer la santé des entreprises publiques et privées et que cela suppose une pratique et une connaissance concrète du terrain. Le désir d'unicité du statut de la fonction publique a conduit à repousser cette solution, le secteur médical seul ayant réussi à y échapper lors des lois successives de l'enseignement supérieur. 

André Rougier, qui vient de disparaître, a incarné plus que tout autre ce modèle dont rêvaient les pionniers de notre discipline : une carrière dévouée à une institution universitaire à laquelle il a consacré  une énergie considérable, un talent pédagogique exceptionnel, et une activité parallèle dans son cabinet d'expertise comptable le mettant en contact permanent avec les entreprises et le situant en observateur-acteur des grands changements qui s'opéraient dans ce monde dont l'université, centrée sur la conceptualisation et l'abstraction, restait trop éloignée. C'est par exemple cette connaissance fine des grandes entreprises qui lui donne l'intuition du besoin naissant de "l'audit interne" et l'amène à créer en 1978  un DESS, conçu et opéré avec les praticiens, sans aucune concurrence en France, et dont le succès est rapidement constaté : étudiants aspirés par les grandes entreprises dès lors de l'obtention, parfois même dès leur admission dans le programme, salaires les plus élevés en moyenne des diplômés IAE, qui pourtant compte un lot élevé d'ingénieurs. 

Il a été aussi un pédagogue exceptionnel non seulement auprès des étudiants, mais aussi des cadres en formation continue sur des programmes dont il a été un animateur-clé dès 1957.  La comptabilité  n'est pas la discipline reine, car considérée comme ennuyeuse à l'extrême, méprisée par les ingénieurs qui n'y voient qu'additions, multiplications, et conventions, et porteuse d'illusions pour les décideurs tournés vers l'avenir alors qu'elle ne dit que le passé. André Rougier va s'employer à en faire une matière passionnante et vivante en la présentant comme un outil de gestion et de décision. Si l'on demandait aux diplômés de l'IAE des quatre premières  décennies  de classer les professeurs qui les ont le plus marqués, André Rougier occuperait l'un des premiers, sinon le premier rang.
Sans aucun statut universitaire officiel, il accepte en 1968 de prendre la direction de l'IAE en parallèle avec son cabinet d'expertise-comptable, dans la période chaude de la loi Faure qui bouleverse le système universitaire à la suite des événements de mai. Il participe à un nombre incalculable de réunions pour définir les statuts de UII (alors notre université) et de l'IAE, débats d'où l'institut finit par émerger comme UFR (on dit UER aujourd'hui) indépendante de la faculté de sciences économiques avec, de surcroît, un statut dérogatoire. Il contribuera fortement aussi dans cette période à étendre outre-mer l'action de l'IAE en développant le centre de la Réunion et en créant des programmes de formation continue à Nouméa.

André Rougier prendra à nouveau la direction de l'iae de 1973 à 1978, cette fois-ci avec un statut de professeur associé, tout en conservant des activités de conseil. Il accomplira alors une tâche décisive rendue de plus en plus urgente par le développement de l'institut (passé en moins de cinq années, de cinq à six membres à plus de cinquante, accompagnés par une vingtaine d'administratifs) : trouver des locaux pour rassembler un effectif et des formations dispensées sur plusieurs sites aixois et un site marseillais. Il se mettra en chasse et trouvera le Clos Guiot, un ancien hôtel. L'acquisition sera faite par les Domaines de l'Etat, avec pour affectataire l'Ecole Nationale des Ponts et Chaussées (ENPC) et l'IAE comme opérateur. Le financement sera entièrement extérieur et l'IAE aura seulement à procéder à des aménagements sur ses fonds propres. Plus tard l'ENPC se désengagera et la propriété tombera dans le patrimoine de l'université Paul Cézanne sans que celle-ci ait déboursé un centime. Le succès de ce montage très complexe, jalonné de multiples réunions parisiennes et de l'intervention de nombreux acteurs (FNEGE, Corps des Ponts et Chaussées, DATAR, Ministère ESR, Domaines et Université), vaudra à André quelques déboires pour n'avoir pas respecté à la lettre les innombrables alinéas des multiples textes réglementaires. Elle lui vaudra surtout une reconnaissance durable de tout le personnel et des milliers d'étudiants qui ont bénéficié depuis 40 ans de ce bâtiment, de ses équipements, de son cadre naturel, de son accès facile et de son parking !

On ajoutera aussi que pour appuyer et conseiller tous les projets qui se présentaient au milieu des années 70,  André Rougier, exploitant sa connaissance des milieux de l'entreprise, avait attiré dans le Conseil d'Administration de l'IAE au titre de personnalités extérieures le président d'Accor, le Président de Sodexo, le Président d'Air Inter, le Président de la Comex, et plusieurs grands commis de l'Etat. Le statut dérogatoire permettait alors  de mettre en œuvre sans délai les prescriptions et conseils suggérés par ces personnalités.

A la fin des années 80, au moment où la règle oblige les professeurs associés à demander leur intégration sur leur poste, le CNU n'a pris en compte ni l'ensemble des actions réalisées au service de l'université pendant plus de trente ans, ni la reconnaissance constatée de centaines d'étudiants et d'entreprises. André Rougier fut donc intégré en tant que maître de conférences. Aux yeux de beaucoup qui l'avaient côtoyé dans les universités, les entreprises, les administrations ou des collègues étrangers qui le connaissaient, cela fut considéré comme une grave injustice. André Rougier poursuivit alors un temps son activité au service des étudiants du DESS audit, mais tira les conséquences de cette absence de reconnaissance par l'université à laquelle il avait tant donné et fit valoir ses droits à la retraite à soixante ans.

De tous ceux, qui n'ont compté ni leurs efforts ni leur temps pour que l'IAE acquière sa notoriété, régionale, nationale, et internationale depuis sa création en 1955, André Rougier occupe l'un des tout premiers rangs. Ceux qui l'ont connu n'oublieront pas sa gentillesse et son affabilité. Ils auront apprécié ses efforts pour toujours trouver un consensus dans les débats agités et les conflits parfois violents que connait toute institution en croissance rapide, et qui était de surcroît exposée aux répliques multiples du séisme de 1968 en raison de son appartenance universitaire. Son nom devra rester en exergue dans les annales de l'IAE.







Commentaires